"J'ai d'abord construit un hôtel. Puis j'ai compris que je voulais construire tout autre chose."

Lorsque je suis revenue vivre à Nosy Be, je n'avais emporté avec moi ni plan soigneusement dessiné, ni ambition démesurée.

Les projets les plus importants ne se présentent d'ailleurs presque jamais sous la forme d'une certitude. Ils ressemblent davantage à une intuition qui grandit en silence, comme une graine dont on ignore encore l'arbre qu'elle deviendra. Je savais simplement que je voulais appartenir à nouveau à cette île qui, après tant d'années passées ailleurs, continuait de m'appeler avec une étonnante fidélité.
J'ignorais ce que j'allais construire. Je savais seulement que je voulais construire ici.

C'est ainsi que l'aventure de l'Amarina est entrée dans ma vie.Pendant des mois, le chantier a vécu au rythme du soleil. Avant même que la chaleur ne s'installe sur les collines de Nosy Be, les premiers camions empruntaient déjà les pistes, les ouvriers échangeaient leurs premiers sourires et les outils commençaient leur patient dialogue avec la pierre, le bois et la terre rouge. Près de trois cent cinquante femmes et hommes ont participé à cette aventure. Lorsque je traverse aujourd'hui certains endroits de l'île, il m'arrive encore de reconnaître un visage croisé sur ce chantier. Alors je me souviens que les bâtiments ne naissent jamais des plans d'un architecte ; ils naissent d'abord des mains qui les élèvent.

On raconte souvent la construction d'un hôtel en évoquant les chiffres : le nombre de chambres, les mètres carrés, les délais, les investissements. Avec le temps, j'ai oublié presque tous ces nombres. En revanche, je me souviens parfaitement de la lumière qui baignait le chantier au lever du jour, des repas improvisés à l'ombre d'un manguier, des éclats de rire qui couvraient parfois le bruit des marteaux et de cette étrange émotion qui nous gagnait lorsque, peu à peu, un lieu jusque-là imaginaire devenait une réalité. Derrière chaque mur se cachait déjà une histoire. Derrière chaque fenêtre, un regard qui, un jour, découvrirait l'océan.

Lorsque l'Amarina ouvrit enfin ses portes, je crus naturellement que cette aventure était celle que j'étais venue chercher. Pendant deux années, j'ai eu le bonheur d'accueillir des voyageurs venus des quatre coins du monde. Ils arrivaient avec leurs langues, leurs habitudes, leurs histoires, et tous semblaient repartir un peu changés par Nosy Be. Voir cette île émerveiller ceux qui la découvraient me procurait une joie profonde.

Pourtant, il existe des questions qui ne frappent jamais à la porte. Elles s'installent discrètement dans un coin de l'esprit et attendent patiemment que l'on soit prêt à les entendre.

La mienne était simple.
À partir de quel moment une maison cesse-t-elle d'être une maison ?
Je traversais parfois les jardins sans connaître tous les prénoms de ceux qui y travaillaient. Je croisais des voyageurs avec lesquels j'aurais aimé partager davantage qu'un sourire échangé entre deux rendez-vous. L'hôtel fonctionnait parfaitement. Tout semblait à sa place.
Et pourtant, quelque chose m'échappait.
Je repensais souvent à ma petite crêperie en Italie. Les habitués y entraient sans même regarder la carte. Nous parlions de leurs enfants, de leurs voyages, des saisons qui passaient. Je repensais aussi à ces pensions familiales découvertes au hasard de mes propres voyages, celles dont on oublie parfois le nom mais jamais les visages qui vous ont accueilli. C'est alors que j'ai compris que je n'avais jamais rêvé de gérer un grand hôtel.
J'avais toujours rêvé d'ouvrir une maison.Une maison où l'on aurait le temps de raconter son village avant de parler de son travail. Une maison où un repas pourrait durer aussi longtemps que la conversation. Une maison où les voyageurs repartiraient en ayant découvert bien davantage qu'une île : les femmes et les hommes qui lui donnent son âme.

Le jour où cette évidence s'est imposée à moi, vendre l'Amarina n'a plus été un renoncement.
C'était le premier pas vers ce qui allait devenir le Sangany Lodge.

Chapitre 4